Qui
peut connaître Agdz - une petite ville au sud du Maroc entre Ouarzazate et
Zagora, avec ses marchands de tapis et de souvenirs? On s'arrête peut-être
pour un Coca et il faut faire attention de ne pas être trainé de force dans
un magasin. Et pourtout dans cette ville se trouve un joyau qu'il faut
absolument découvrir.
Au
milieu de la ville se trouve un panneau: "Camping Kasbah Palmeraie".
Deux kilomètres plus loin, entourée d'un mur de terre, on trouve une propriété,
une reception, une piscine. Mais derrière un mur de palmiers. C'est une
palmeraie encore cultivée, et sur le devant on a laissé un morceau de
terrain ouvert pour le camping.
Je
suis reçue très amicalement: "Mon nom est Abd el Ilah, repose toi
d'abord, après nous t'aiderons à monter ta tente. Tu restes certainement
quelques jours chez nous." "Non, certainement pas, je ne reste
jamais plus longtemps que deux ou trois jours et pour Agdz j'ai pensé à deux
jours," répondis-je. Mais Abd el Ilah me dit que chaque hôte reste plus
longtemps que prévu.
A
ce moment arrive M'Barek, le chef et le plus âgé des quatre frères qui
gèrent ce camping. Il me raconte que sur ce morceau de terrain se trouve la casbah
Asslim et qu'on peut la visiter, et m'emmène avec lui. Cela fait la sixième
fois que je suis au Maroc, mais je n'ai encore jamais rien vu d'aussi beau.
Une casbah immense, un enchevêtrement de murs, tours, escaliers et terrasses.
Devant la porte d'entrée une pancarte centenaire en bois avec une maxime du
Coran. Une partie de la casbah est réservée à la famille, l'autre partie
est ouverte aux visiteurs.
Nous
montons à l'aide d'un escalier en colimaçon jusqu'à la terrasse. Elle est
entourée d'un haut mur où s'ouvre de part et autre comme des fenêtres de
bois grillagées. Les femmes qui ne sortaient jamais de la casbah pouvaient de
cette place observer tout ce qui se passait. Aujourd'hui encore la mère de
M'Barek ne quitte presque jamais la casbah.
De
la terrasse on arrive vers les quatre imposantes tours de défense. Là il y
a des fenêtres qui donnent sur tous les côtés pour pouvoir remarquer tout
de suite les ennemis. La chambre de la tour est un rêve. Les murs sont
couvert de mosaïques faites à la main, le plafond est peint de toute les
couleurs. La chambre avec les mosaïques était la chambre préférée du Caid
Ali, le dernier caid de la famille.
De
la terrasse se présente une vue magnifique jusqu'aux rives de l'oued Dra,
cette année le Dra a énormément d'eau. Plus tard, j'ai vu de cette place de
magnifiques levers du soleil.
Qui
était un Caid?
M'Barek
raconte l'histoire de sa famille. Son ancêtre Taleb el Hassan étudiait, il y
a 300 ans, l'histoire de l'Islam à la célèbre université de Karaouine à
Fes. Là, il fut nommé par le Sultan Moulay Ismael "Caid" de sa
région natale Mezgita. Aujourd'hui ce n'est plus qu'une casbah sans importance
de l'autre côté du Dra, d'Agdz on ne peut y parvenir qu'en traversant l'oued.
Un caid était le représentant de sa région, il dirigeait les affaires
d'état.
Le titre de caid décerné par le sultan était héréditaire, il y avait
aussi d'autres caids qui étaient élus par le peuple; après leur mort, le
peuple en votait un nouveau. Le caid héréditaire, par contre, était
toujours membre de la famille. G. Spillmann, un Lieutenant français, écrit en
1931 dans son livre sur les tribus Berbères de la Haute Vallée du Dra:
"Villes et Tribus du Maroc":
Le
commandement des Mezgita est héréditaire dans la famille des Ouled Lhassen
de Tamnougalt. Il est exercé par le chef des membres de la famille
habitant la maison de commandement de
Tamnougalt.
Les descendants qui, à un moment donné, se sont détachés de la
maison mère pour former un foyer et vivre séparément ne peuvent plus être
désignés pour exercer le commandement.
Le
caid est secondé par le khalifa qui est son successeur éventuel. A la mort
du caid, toute la famille se réunit à Tamnougalt pour assister aux funérailles
et, là, en présence du cadi, des ouléma et du cheikh de la Zawiya de Sidi
Salh, dont font partie les membres de la famille de Tamnougalt, le khalifa est
proclamé caid.
Le
caid désigne lui-même son khalifa qui est obligatoirement le plus âgé de
ses frères; à défaut de frère (ou si le frère restant est trop jeune pour
exercer les fonctions), le choix se porte sur le plus âgé de ses fils, de
ses neveux ou même de ses cousins vivant dans la maison de commandement. Si
les candidats sont à peu près du même âge, un conseil de famille se réunit
et l'on désigne celui qui parait le plus capable d'exercer les fonctions de
khalifa et, plus tard, celles du caid. Il ne parait pas douteux que les
Mezgita doivent leur indépendance à cette famille de chefs héréditaires
qui ont su les maintenir unis.
Si
Ali, frère de l'ex-caid Si Boubeker et fils de feu le caid Si
Abderrahman,
est actuellement investi du commandement des Mezgita. Il a pour khalifa et
successeur désigné, son cousin germain Si el Hassan ou Si el Abbas.
Chacun
des ksour des Mezgita est administré par un ou deux notables, pris parmi les
meilleurs familles de la cité, et relevant directement du caid Si Ali. Ce
dernier rassemble tous les notables de la tribu quand il a des ordres
important à donner.
Les
impositions en nature ou en argent sont fixées par le caid. Elles sont
ensuite réparties entre chaque ksar au prorata du nombre des habitants et de
leur richesse. Si Ali semble exercer un pouvoir absolu et personne n'oserait,
tout au moins en public, discuter ses décisions. Il se trouve sous la dépendance
du caid Si Hammou, de Telouet, qui commande toutes les tribus d'influence
Glaoua situées sur le versant sud de l'Atlas.
La casbah Tamnougalt n'était
pas le seul siège du gouvernement du caid. Pour pouvoir mieux s'occuper de
ses affaires d'état, il fit bâtir plusieurs casbahs, dont celle d'Asslim, il
y a 250 ans, dans les environs d'Agdz. Le dernier caid de la famille, Caid Si
Ali, vécut au début du 20e siècle, à l'époque où les Français voulait
prendre le sud du Maroc sous leur tutelle. Le Glaoui, qui habitait dans les
montagnes de Telouet, fut nommé par le Pascha réprésentant de tout le sud.
Pour agrandir sa puissance, celui-ci aida les Français, il essaya de
persuader les caids de l'aider. Il réussit chez les caids élus par le peuple,
mais les caids nommés par le Sultan prirent parti pour celui-ci. Caid Si Ali
devint un très grand adversaire du Glaoui. Mais les Français réussirent
leur tutelle et le Sultan partit en exil.
Dans
les années 40, le Glaoui réussit enfin à faire détrôner Caid Ali de ses
fonctions et un autre caid prit sa place. Lorsque Mohammed V revint (en 1955)
de son exil, tous les caids qui lui avaient été fidèles et perdus leurs
fonctions vinrent lui rendre hommage. Caid Ali aussi, mais lui était trop âgé
maintenant et un de ses nombreux fils devait hériter du titre.
Malheureusement chacun d'eux voulait occuper ce poste important et il ne fut
pas possible de s'entendre. Le caidat fut perdu pour la famille. Dans la même
année Caid Ali mourut. Les dix casbahs qui lui appartenaient furent partagées
entre ses enfants. Ahmed, son fils préféré, le père de M'Barek, reçut
Asslim, la plus belle propriété.
Mais
la promenade n'est pas encore finie. Du côté de la palmeraie il y a les
chambres d' hôte, un caid avait toujours beaucoup d'invités officiels.
Spillmann: Du 20 au 30 janvier 1930, une reconnaissance commandée par le
capitaine Daumarie, chef du Bureau du Cercle du Ouarzazate, et comprenant
plusieurs officiers, un médecin militaire et un ingénieur du service des
Travaux publics, circule dans la région située entre le Ouarzazate, Taznakht
des Ait Ameur et les Mezgita. Elle reçoit le meilleur accueil du caid Si Ali
qui lui offre l'hospitalité à Tamnougalt.
Enfin,
le 15 mai 1930, le général de division Huré, commandant la région de
Marrakech, atterrit à Agdz des Mezgita, avec onze avions. Le général et sa
suite, qui comprend douze officiers et un ingénieur du service des Ponts et
Chaussées, sont reçus par le caid Si Ali et par le caid El Arabi, des Ouled
Yahia.
Aussi
ces pièces sont magnifiquement décorées. Elles sont groupées autour d'un
atrium avec jardin et jet d'eau. Malheureusement, une grande partie du bâtissent
est très abîmée, le temps passé a laissé son empreinte, mais une partie
est encore en ordre. La "chambre d'été" doit son nom à ses deux
portes très hautes elle est très fraîche même en plein été. Les plafonds
sont peints comme dans une tente de sultan. Une porte de bois colorée amène
jusqu'à la cour intérieure, l'autre s'ouvre sur le jardin de palmiers. Dans
les grandes portes, il y a toujours une petite porte. La raison est que le
grand verrou fait un bruit du diable. Au lever du soleil quand le Muezzin
appelle pour la première prière, on peut ouvrir plus facilement la petite
porte sans réveiller toute la famille.
Lorsque
M'Barek me dit que l'on peut louer cette pièce, je décide toute de suite d'y
habiter. Quand a-t-on déjà l'occasion de dormir dans une casbah comme
celle-ci?
Ma toile de tente n'a aucune chance en comparaison.
La
pierre pour les problèmes insolubles
M'Barek
continue avec moi sa promenade jusqu'au village voisin. A travers une porte
presque invisible, on donne dans une petite rue, tourne au coin et traverse
encore une lourde porte en bois. Les villages fortifiées (en arabe: Ksour) ont
toutes des entrées compliquées pour rendre plus difficile l'accès aux
étrangers,
dans toutes les rues étroites il y a des tours d'observation, de leurs fenêtres
on peut voir dans toutes les directions. Parfois on pense se trouver devant
une porte d'habitation, mais c'est une entrée qui donne sur une autre rue. De
cette façon on pouvait fermer une partie de la ville, et pour les étrangers
cela devenait un labyrinthe.
Un
village comme celui-ci se suffisait à lui même, tous les corps de
métier étaient
représentés. Maintenant, simplement quelques personnes âgées habitent
encore là, les jeunes ont construit de nouvelles maisons avec eau et électricité
devant les portes du village. Nous rencontrons le potier, il n'a presque plus
de travail, les gens ne veulent même plus de ses pots à couscous en argile,
seule l'eau potable est conservée dans ces pots: à Agdz l'eau sort chaude
des canalisations, c'est pourquoi on la transfère dans les pots d'argile et
les déposent dans les pièces sombres et fraîches.
Devant
une des maisons se trouve une grosse pierre bien lisse. On dit, si on a un
problème que l'on ne peut résoudre, il faut s'asseoir 1/4 d'heure sur cette
pierre et se concentrer sur ce problème, apres on trouve déjà la solution.
Très
intéressant sont les verrous; dans les portes il y a un trou: pour regarder
qui vient? Mais non, attention voilà le patron qui arrive. Il sort de sa
poche un objet qui rassemble à une énorme brosse à dents en bois, il rentre
cette clé de l'extérieur à l'intérieur par le trou, il l'appuie dans
l'empreinte identique placée sur la porte et hop, le verrou s'ouvre.
Dans
ce village et dans la casbah il y avait toujours d'autres choses à découvrir,
ainsi au lieu de mes deux jours, je suis restée trois semaines!!!
M'Barek a fait des études de sociologie et raconte l'histoire de son
pays avec beaucoup de compétence. Que ce soit la traversée du (bien large)
oued Dra à pieds - de l'eau jusqu'aux hanches - pour pouvoir visiter
Tamnougalt, ou bien une promenade dans les palmiers, une excursion jusqu'aux
rochers de la cascade du Dra, ce fut toujours un enchantement, un des membres
de cette charmante famille était toujours prêt à m'accompagner si tel était
mon voeu. J'ai trouvé une oasis de tranquillité et de détente. Marchands,
guides embêtants, des enfants qui mendient, tout cela n'existe pas ici.
Traduit de l'allemand par Mme Sylviane Herrmann